14.07.2008

Inhumain

Nous vivons dans un monde dur, intraitable, où les faibles ne trouveront jamais leur place. L’homme a créé un enfer civilisé. J’aurais pu être différent si le monde l’avait été. Toute ma jeunesse n’a été que violence. Pas celle, brutale, d’un poing heurtant mon visage, mais celle insidieuse d’un esprit voulant s’imposer à un autre.

J’étais un enfant précoce, douloureusement précoce. A l’âge où mes camarades jouaient aux gendarmes et aux voleurs, on me plongeait dans l’étude d’ouvrages hors de leur portée intellectuelle. Imaginez la solitude qu’une telle intelligence peut provoquer… Je n’ai jamais connu l’insouciance. Etre un enfant à part n’a pas été facile. C’est ainsi que je me suis détaché du monde l’enfance pour devenir adulte prisonnier du corps d’un enfant. Je n'ai jamais eu aucun ami, aucun modèle, aucun maître à penser pour canaliser ma formidable intelligence. Très tôt, j’ai compris que j’étais à part, visiblement supérieur à tout mon entourage. Je suscitais l’admiration partout où j’allais, puis avec le temps cette admiration s’est transformée en peur. Si brillant et si jeune… J’ai voyagé à travers le monde, j’ai rencontré les plus brillants scientifiques, d’admirables hommes de lettres, je soutenais la conversation avec chacun d’entre eux. Mieux, je les corrigeais, leur ouvrais des voies auxquelles ils n’avaient jamais songé.

Mais j’étais si seul… je ne me sentais que si peu humain. On m’avait enseigné tout ce que la science avait découvert. Moi-même je fis quelques recherches, obtins des prix, des récompenses… Mais personne ne m’a appris à être humain. Le peu d’émotions dont j’étais capable je les ai eues lors de mes découvertes. Un bref sentiment que je suppose être de la joie. Rien en rapport avec l’exaltation de mes collègues. Rien ne m’enthousiasmait. Au départ, je faisais simplement ce que mes parents me demandaient. Puis je me plongeais dans des problèmes complexes dans le seul but d’oublier qui j’étais ou plutôt, tout ce que je n’étais pas.

Mes parents ? Des petits-bourgeois dont le seul fait notable est de m’avoir conçu. Longtemps je me suis demandé comment deux êtres aussi ternes avaient pu produire un génie tel que moi. Mon père, dès qu’il a compris que j’étais hors norme, m’a « loué » à diverses facultés, m’exhibant lors d’évènements locaux, contre rémunération. Ma mère quant à elle ne possédait pas une once d’instinct maternel. L’arrangement qu’elle avait établi avec mon père ne lui demandait qu’une seule chose. Fournir un héritier. La tâche accomplie, elle ne m’accorda que ponctuellement un rendez-vous afin de s’assurer de ma santé et de mon éducation. Rassurée sur ces deux points, elle s’envolait pour Paris, prenait des amants et paradait dans les événements mondains.

A 15 ans j’émis le souhait de posséder un ordinateur pour mon seul plaisir. On me l’accorda volontiers, pourquoi refuser ce genre de choses ? Je découvris un mode incroyable, ses possibilités me semblaient infinies. J’étais de tous les forums scientifiques, je passais de nombreuses heures à me perdre dans la vie des autres. Je suivais la vie des blogueurs, émerveillés. C’était donc ça, être humain. Je me savais si éloigné de ces gens, leur étant supérieur en tout et pourtant je les enviais. Puis je découvris les jeux de rôles massivement multi joueurs sur internet. Au départ je voulais juste tester ce système, je l’abordais d’un point de vue scientifique. Mon approche particulière couplée à mon intelligence fit de moi une légende. J’étais le meilleur joueur de tous les serveurs. Mais plus que tout c’est l’accueil que l’on me réservait qui me motivait. Parmi eux, je passais pour un être humain normal. Las, mon géniteur prit ombrage de ma passion. Il m’interdit de jouer, arguant que ce n’était pas digne de moi, ces gamineries cybernétiques. Je lui obéis et cessais sur le champ.

Je sombrais chaque jour un peu plus à partir de là. Désirant plus que tout redevenir, ne serait-ce que de brefs instants, quelqu’un de normal. Trois années s’écoulèrent, faites d’études et de recherches, puis vint l’heure pour moi d’atteindre ma majorité. Un soir que j’étudiais un texte ancien, ma mère rentra à la maison. Il s’agissait là d’un véritable événement. Je ne l’avais pas vue depuis 2 ans. Naïvement je crus qu’elle était venue organiser une quelconque réception en vue de mon anniversaire.

Je n’aurais pas pu me tromper plus lourdement. Surprenant une conversation entre elle et mon père, j’appris qu’ils envisageaient de me faire passer fou, mentalement déficient. Moi ! Mon père exposait son plan sans rougir. Me déclarer mentalement irresponsable continuerait d’apporter de l’argent, à lui ainsi qu’à ma mère. Jusqu’alors l’argent que rapportaient mes découvertes était géré par mon père. Et on parlait là de plusieurs millions de dollars. Leur intérêt à tout deux était que cette situation perdure. Une fois ma majorité atteinte, ils perdaient la mainmise sur ma fortune. Faire de moi un idiot savant comme le sont certains autistes les assurait de garder leur train de vie. Mon absence flagrante d’émotion était leur plus grand atout. Plusieurs de leurs amis psychiatres étaient prêts à signer tous les papiers moyennant argent.

C’est ce soir là que j’ai commis mes deux premiers meurtres. Loin de me laisser aveugler par la colère ou la rage, j’établis rapidement un plan. Je tuais ma mère, puis mon père, grâce au revolver de mon géniteur. Je transformais le living room en champ de bataille, respectant une logique de bagarre dans ma mise en scène. Puis j’appelais les secours, feignant la panique et la confusion. Aux inspecteurs venus m’interrogé, je racontais mon histoire, entre demi crises de nerfs et sanglots. J’avais surpris une dispute entre mes parents, mon père reprochant à ma mère ses multiples infidélités – connues de tous - ma mère lui reprochant de vouloir se servir de moi par intérêt. La dispute qui dégénère, mon père sortant son arme et tirant sur ma mère, mon intervention désespérée se soldant par la mort de mon père.

La police boucla rapidement l’enquête. Je fus acquitté, ayant agi en état de légitime défense et à ma sortie du tribunal je me retrouvais à la tête d’une fortune considérable. Je me lançais dans la bourse avec un certain talent, gagnant ainsi des sommes indécentes. Mais jamais je n’oubliais l’émotion ressentie au moment de tuer mes parents. Je m’étais senti si vivant… En accomplissant ce geste barbare je m’étais senti tellement humain. Comme le reste de l’humanité j’étais capable du pire. Longtemps je combattis contre l’envie de recommencer. Et un jour… un jour je craquais. Je me suis d’abord attaqué aux multiples sdf vivant dans les grandes villes. Mes meurtres étaient propres, nets et sans bavures. Puis j’acquis de l’assurance. Et commença la période expérimentale. Je testais différentes techniques de tortures, comparant les réactions de mes divers sujets d’expérimentations, hommes et femmes. J’en eu jusqu’à 35 enfermés dans un hangar que je louais. A chaque meurtre commis je me découvrais des sensations nouvelles, des émotions jusque là inconnues. Je compris rapidement qu’en tuant ces gens je récupérais, en quelques sortes, leurs émotions.

Jusqu’à hier soir, tout se déroulait normalement. J’avais tué de façon particulièrement élaborée une jeune femme. A l’instant même de sa mort j’ai découvert deux nouvelles émotions. L’amour et la culpabilité. De là, découlèrent les regrets et les remords. C’est pourquoi je suis devant mon bureau à écrire un email collectif contant mon histoire. Dès qu’il sera envoyé je mettrai fin à mes jours.
C’est ironique n’est-ce pas. Ma quête éperdue d’humanité me menant à ma propre mort. Je crois découvrir l’humour en ce moment. Il me revient une citation : l’important n’est pas la destination, mais le voyage.
 
 
 
 
 
et sinon je vais bien hein. pas d'inquiétudes. c'est juste que j'aime les histoires bizarres. pis je crois que speedy ça doit lui plaire aussi. enfin j'espère. bref....

Commentaires

ouééééé trop bien merci pour cette lecture :)

dis, tu connais Jostein Gaarder?
j'imagine avec ton métier :)
parce qu'il écrit des histoire torturées avec ses personnages.
La fille du directeur de cirque est juste magnifique.
je te le conseille si tu ne l'as pas encore lui, je l'ai relu il y a deux semaines par pur plaisir!

Ecrit par : speedy80 | 15.07.2008

mais de rien ^^ J'ai tout de suite pensé à toi quand j'ai relu mon histoire. Je la trouvais délicieusement affreuse^^

Alors non hélas, je ne connais pas Jostein Gaarder. honte à moi. Je vais de ce pas (enfin dès que possible quoi) pallier à ce grave manquement dans ma culture livresque.

Ecrit par : Cyanure | 15.07.2008

son livre le plus connu étant Le Monde de Sophie, la philosophie à portée de tout un chacun :)
une histoire dans une histoire, j'aime beaucoup son style.
mon préféré étant Le mystère de la patience, un jeu de carte qui prend vie!

Ecrit par : speedy80 | 16.07.2008

alors le monde de sophie ça me dit quelque chose en effet ^^

fautq ue je m'arrange pour le trouver... alors... www.payot.ch.... ok.... ^^

Ecrit par : Cyanure | 20.07.2008

je peux te prêter les miens si tu ne veux pas forcément les acheter tous :) mais une fois découvert, les gens ont tendance à acheter tous les livres de Jostein!

Ecrit par : speedy80 | 21.07.2008

héhé....

un jour ou l'autre faudra bien qu'on se rencontre de toute façon... ben voui, on habite pas si loin l'une de l'autre (et d'ailleurs toutes mes excuses pour le posage de lapin du concert de la neuveville....)

Ecrit par : Cyanure | 21.07.2008

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